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| Un discours tronqué |
Ce discours n'est que de la poudre aux yeux qui cache leur réel besoin: celui de tenir un fusil (ou un arc) entre les mains et d'abattre un animal pour le plaisir. Améliorer l'habitat du "gibier" et établir des projets de conservation, c'est leur permettre d'obtenir un plus grand nombre de bêtes dans leur tableau de chasse. En regard des chiffres cités plus haut, le gouvernement pourrait en effet tenir compte des revenus provenant des activités de plein air et fauniques "sans prélèvement" pour les réinvestir dans la protection et la restauration des habitats des animaux. C'est le rôle de l'État de protéger et conserver les habitats et les milieux naturels tout en assurant la pérennité des espèces animales pour le bien commun. C'est ce que l'on attend d'un gouvernement qui s'est engagé dans la voie du développement durable. L'État québécois pourrait ainsi soutenir plus efficacement les activités de loisirs et d'observation de la faune (comme l'ornithologie par exemple) qui doivent combler des besoins pressants pour répondre à un nombre croissant de personnes intéressées à mieux connaître la faune et la nature en général.
Les chasseurs et les trappeurs crient sur tous les toits qu'ils connaissent la faune parce qu'ils sont en contact direct avec les animaux. Ainsi, pour eux, les gens qui pratiquent l'observation des animaux (comme un loisir scientifique ou un intérêt personnel) ne savent rien sur la faune. Pour mieux comprendre l'écologie, il faut avoir un fusil (ou un arc ou un piège) entre les mains et non pas des jumelles ou un appareil photographique. C'est ce qui explique, semble t-il, qu'ils se proclament être de "vrais écologistes". Il faudrait alors m'expliquer pourquoi ils ont mis en péril des espèces animales par une chasse intensive; Aussi, comment font-ils le lien entre l'écologie et l'utilisation de camions 4X4 (véhicules très polluants) et de VTT (qui endommagent les écosystèmes) lorsqu'ils vont à la chasse ? Sans compter la pollution par les douilles et les déchets qu'ils laissent sur leur passage. Dans mes randonnées dans la forêt j'ai été témoin de chasseurs peu scrupuleux de respecter l'environnement. Mais il est vrai que moi je ne suis pas un "vrai écologiste" avec mes jumelles, même si j'observe assidûment les oiseaux et les mammifères (le "gibier" selon les chasseurs). Curieusement, dans le dernier numéro de la revue Québec-Oiseaux, le vice-président de l'AQGO (Association québécoise des groupes d'ornithologues) souligne que "la FQF s'affairait en coulisse, depuis déjà un bon moment, à persuader la Société de la faune et des parcs du Québec (FAPAQ) de permettre une chasse printanière au Dindon sauvage en Montérégie" (Québec-Oiseaux, vol.15, no.1, automne 2003) La manoeuvre de la FQF n'a pas réussi pour le moment car devant l'opposition de l'AQGO, de scientifiques et du public, la FAPAQ a décidé de ne pas permettre cette chasse d'une espèce qui était inscrit encore tout récemment sur la liste des oiseaux en péril ! Belle conscience écologique des chasseurs! Une conception dépassée de l'animal Mais l'on constate que le gouvernement ne tient pas compte de la réalité et des faits en continuant malgré tout à encourager la chasse. Comble de l'ironie, la FQF a reçu l'appui du gouvernement pour encourager la chasse chez les jeunes! Comme si la relève des chasseurs est une priorité de nos jours. Bien entendu, il est facile de comprendre les choix de la Société de la faune et des parcs lorsque l'on examine sa structure décisionnelle dominée par les chasseurs. Il y a cependant plus: les chasseurs et ceux qui font la promotion de la chasse ont une conception cartésienne de l'animal, dépassée et périmée.
Source photo: http://www.brennglas.com
Ainsi, les chasseurs se proclament les sauveurs de la nature parce qu'ils équilibrent les écosystèmes en prélevant les bêtes "en surplus" d'une espèce. Rien de plus faux. Les recherches en paléontologie (voir "La plus belle histoire des animaux", Cyrulnik et al, éd. du Seuil, 2000) observent un autre phénomène: les chasseurs du Paléolithique puis "Homo habilis" n'ont cessé d'exercer des pressions qui ont fortement compromis la survie de certaines espèces de vertébrés. L'homme a toujours contribué au déclin d'espèces animales et ils continuent de le faire. Depuis la domestication de l'animal, les conditions des bêtes n'ont cessé de se dégrader. Ainsi, l'on connaît aujourd'hui les effets pervers de l'élevage intensif sur les animaux et sur les humains. La maladie de la vache folle en est un exemple frappant. D'ailleurs, l'élevage de "gibiers" en enclos est elle aussi aux prises avec cette maladie. Mais chasser en enclos semble "écologique" comme élever et tuer des millions d'animaux annuellement provoquant de graves problémes environnementaux. On ne tue pas assez d'animaux dans les abattoirs, il faut en plus en "éliminer" chez les "animaux sauvages". Les chasseurs auraient intérêt à revoir leur mérite "écologique" basé sur de fausses prémisses.
Il serait bon également que certains biologistes se penchent sur leurs pratiques scientifiques. Par exemple, pourquoi ne parlent-ils jamais de l'effet de compensation qui fait en sorte qu'une espèce chassée se reproduira davantage afin de compenser les pertes ? Pourquoi quelquefois des biologistes croient qu'il faut effectuer des prélèvements (entendre par là : chasser) d'une espèce alors que d'autres fois ils croient plus approprié que l'espèce s'équilibre par elle-même (ne pas les chasser même s'ils sont en grand nombre) ? Depuis Descartes, nous considérons l'animal comme une machine. Pourtant, depuis de nombreuses années, des recherches ont démontrés que l'animal dénué d'intelligence et uniquement animé par l'instinct n'a aucun sens ( Boris Cyrulnik et al., ibid. p.184). Chaque être vivant a sa propre intelligence, le monde est cohérent, porteur de sens et chargé de significations. Un être vivant placé dans un même environnement percevra des significations différentes. Comment se fait-il que des biologistes ne tiennent jamais compte de cette conception de l'animal dans leur " plan de gestion" ? Gérer la vie animale est plus complexe que gérer une entreprise: dans la nature le fonctionnement de la vie ne rencontre pas nécessairement notre conception du vivant. C'est d'ailleurs toutes nos relations avec les animaux qu'il est nécessaire de repenser. Voilà le noeud du problème: notre façon de concevoir l'animal. Prenons une situation concrète: le tissu urbain s'étend et nous construisons des habitations dans les campagnes. Les gens désirent retrouver la quiétude du milieu rural mais sans ce qu'ils considèrent comme étant des inconvénients: pas d'animaux "dangereux" (les ours par exemple), pas de "nuisibles" (les moufettes, les ratons-laveurs, etc.), pas d'insectes, pas d'araignées, pas de grenouilles, etc. Bref, une campagne épurée, nettoyée, aseptisée. La conséquence de cette attitude est que l'on percevra immédiatement comme un "danger potentiel" toute espèce animale qui, croit-on, est trop nombreux puisqu'il envahit les habitations ou les terrains fréquentés par les humains. Nous n'avons pas appris à vivre avec les êtres vivants qui nous côtoient. De cette manière, la chasse est alors justifiée : il faut enrayer "l'épidémie", restreindre le "surplus" sans délai. Ces interventions s'effectuent en dents de scie: une année on ne peut chasser une espèce que selon certaines contraintes, l'autre année il n'y a pas de restrictions, etc. En fait, les données varient et les biologistes tentent de "gérer" la "ressource". Et puis, un jour l'espèce connaît une chute dramatique du nombre d'individus, on l'inclus dans la liste des espèces protégées, on interdit la chasse. Quelques années plus tard, l'espèce remonte la pente démographique, on songe à reprendre une chasse "contrôlée" et s'est reparti: Je caricature à peine. La chasse n'étant plus utile qu'à servir les intérêts d'une minorité, on essaie d'arranger les choses pour que le "gibier" se porte le mieux possible, selon les volontés et les caprices des chasseurs. Pour un nouveau regard sur les animaux Dans sa recension du livre de Vinciane Despret "Quand le loup habitera avec l'agneau" ( éd. Le Seuil, 2002) sur l'éthologie des animaux, Gilles le Pape (Département des sciences du comportement, Université de Tours) écrivait que les animaux "s'adaptent rapidement aux changements que les humains leur imposent, et, du coup, ils leur font se poser de nouvelles questions, lesquelles amèneront un nouveau discours, donc de nouveaux comportements: les animaux et ceux qui en parlent changent ensemble". Il ajoute plus loin que "commencer par faire connaissance, c'est prendre le temps de devenir sensible à ce à quoi les animaux sont sensibles" et que des éthologistes n'avaient pas prévu "ce que les animaux avaient à nous dire" (Pour la Science, no.311, septembre 2003). Alors à quand ce changement de conceptions face aux animaux ici au Québec ? Car, contrairement à ce que beaucoup de gens croient, les animaux n'ont aucun droits ni au Québec ni au Canada. Il n'existe qu'un article de loi du Code Criminel qui interdit la cruauté envers les animaux. Mais cette disposition est tellement restrictive qu'il est quasiment impossible d'agir contre les personnes ou les établissements qui contreviennent à la loi. Il y a bien la Loi C-10B qui améliore un tant soit peu la section sur la cruauté sur les animaux mais elle n'est pas encore approuvée par le Sénat qui en retarde son adoption, peut-être pour ne pas froisser la susceptibilité des chasseurs! Le gouvernement québécois ferait mieux de songer à revoir son propre mode de gestion qui favorise les chasseurs au détriment du bien-être des animaux et des groupes qui les défendent. Et surtout qu'il consacre davantage de fonds dans l'aménagement et la préservation des habitats sans passer par les organisations de chasseurs. Soutenir les organismes de loisirs scientifiques et de plein air, créer d'autres réserves fauniques et d'autres parcs, mettre en place des structures d'accueil mieux organisés et davantage de lieux d'interprétation de la nature ne sont là que quelques initiatives qui encourageraient les adeptes du plein air et de l'observation de la faune de plus en plus nombreux à vouloir profiter pleinement de la nature. Il ne devrait pas exister dans l'appareil gouvernemental un système qui favorise l'intérêt d'une minorité dans un domaine aussi complexe que la conservation et la protection de la faune.
RICHARD CHARTIER, M.Sc. |
